John Muir est stupéfait de la beauté de la vallée ossaloise

Alexis Jenni : « Mon petit Muir intérieur a permis de comprendre le grand Muir »

Alexis Jenni a glané le premier Prix Crédit Agricole - Ecrire la Nature dans la catégorie, Essai décerné par le Festival pour sa biographie consacrée à John Muir, J’aurais pu devenir millionnaire, j'ai choisi d'être vagabond (Paulsen). Il a raconté, vendredi 17 juin, la naissance d'une amitié posthume avec Muir, par la grâce de la littérature de la nature.

La canicule approche. La chaleur frappe les corps mais elle ne ramollie pas, ou pas encore en tout cas, les esprits.

La salle de la médiathèque de Laruns est bondée (plus d'une quarantaine de personnes), ce vendredi 17 juin, et très attentive à l'élocution distinguée d’Alexis Jenni.

Le prix Goncourt 2011 ne ment pas. Il ne connaissait pas Muir. C’est que si l’aventurier américano-écossais est un « héros national » aux Etats-Unis, il n’est pas connu en France.

C’est l’éditrice de Jenni, à Paulsen, qui lui a proposé d’écrire la biographie de John Muir. Jenni a ouvert un premier ouvrage de l’auteur d’Un été dans la Sierra... le même ouvrage que lisait le président de l'association lors d'une randonnée à Arriutort (limite entre vallées d'Ossau et d'Aspe), quand l'idée du festival lui est venu. Jenni succombe en vingt pages. « Je l’ai dévoré ».

Pendant des mois, il se documente et s’abreuve des œuvres de l’Américain, en français, et en anglais. « Muir est devenu mon meilleur ami pendant des mois ».

Il l’est encore, aujourd’hui : les mots déployés par Jenni perlent d'enthousiasme. « J’aime le romanesque, le récit un peu échevelé. La vie de John Muir est un roman. Il a fait de telles choses que j’ai peine à y croire » répond Alexis Jenni à la question d’une collégienne d’Oloron Sainte-Marie.

Il narre cette fois où, à 4 000 mètres d’altitude et les pieds dans la neige, Muir trouve que l'air est quand même un peu frais. ll décide de redescendre chercher sa veste. « Mais il était donc monté en bras de chemise ? » sourit Jenni. « Il a une résistance physique phénoménale ».

Il goûte à cet écrivain qui s’enfièvre « dix pages pour décrire le bruit du vent ».

Il peint « l’émerveillement » perpétuel qui guidait Muir. « La première fois qu’il était dans le Yosemite, il s’est mis à danser et pousser des hurlements, tant il était heureux. Muir est tellement incroyable que c’est un bonheur de le raconter ».

« Faut-il avoir vécu un truc pour le raconter ? »

Il s’est demandé s’il devait lui-même se rendre à Yosemite, et marcher dans l’ombre des pas de son guide compagnon. Muir, père des parcs nationaux états-uniens, a joui des grands espaces au 19e siècle. « Il était tout seul ou presque, à l’époque. Il y a un monde fou là-bas, maintenant. Le Half Dome est une montagne emblématique du Yosemite. Une rampe y a été scellée dans la roche. Des centaines de gens font la queue pour rester vingt secondes en haut, faire un selfie et redescendre. Cela n’allait pas me rapprocher de Muir. Et puis mon sujet n’est pas Yosemite, mais le regard et l’émerveillement que porte Muir devant la nature ».

L’auteur de L’Art français de la guerre (Gallimard) croit dans la capacité de l’être humain à se glisser dans la peau d’un autre. « Faut-il avoir une connaissance intime de la Californie pour en parler ? Je l’ai vue plein de fois en poster » s’esclaffe-t-il. « Je ne suis pas du tout persuadé qu’il faille avoir vécu quelque chose pour le raconter. La documentation existe. Et le ressenti intérieur, c’est ce qui importe. Ce qu’un être humain a vécu, un autre être humain peut le vivre, par empathie ».

Jenni n’a donc pas dansé et hurlé au Yosemite. Mais, sur son vélo, il a éprouvé le délice, doux et ému, qui affleure quand le paysage s’ouvre au sommet d’un col. « Ce que j’ai vécu à ma petite échelle me permet de comprendre ce qu’il a vécu en grand, en Alaska, dans les montagnes. Mon petit Muir intérieur a permis de comprendre le grand Muir » résume-t-il.

« Colocataire avec les animaux »

Jenni dit qu’à la différence des Etats-Unis, la France ne possède pas de grands espaces. La salle gargouille. Jenni se reprend, faussement dérouté. « Sauf en vallée d’Ossau, bien sûr ! »

La salle coquette. « Nous vivons dans un jardin, en Europe. Les Andes, à plus de 8 000 mètres, sont des grands espaces au delà de l’humain », argue t-il.

Il décrit la vision de Muir sur son environnement. « Il est très empathique avec les animaux. Il expliquait lors de ses conférences que la nature n’a pas été faite pour l’homme. L’homme fait partie de la nature. Ce qui faisait un peu scandale, à l’époque. Il prêtait aux animaux une sorte de proto conscience, une émotion, une sensibilité. Il s’estimait colocataire avec les animaux de la planète. C’est un peu plus répandu, aujourd’hui. Des philosophes y travaillent et la pensée va dans ce sens-là ».

Jenni lui-même a élargi sa vision des choses. « Je prenais plaisir à me balader au milieu des arbres. Mais ce dialogue et cette réflexion avec lui m’ont permis de conscientiser ce que je vivais sans le penser. Nous sommes en effet colocataires de cet espace. (Philippe) Descola ou (Baptiste) Morizot réfléchissent sur ces questions. Ils disent que la différence entre l’homme et la nature est un grand principe de la pensée occidentale. Mais ce n’est pas la seule façon de penser ».

Dans la salle, les mains se tendent vers les gobelets et un passage d'eau nourricier. La chaleur est une « Grande Sauvagerie », pourrait-on dire pour paraphraser Jenni. Il a créé ce mot. Il cherchait à traduire wilderness.

« C’est bien de dire wilderness, ça fait western », il sourit. « Mais c’est dommage qu’il n’y ait pas un mot français qui dise cela. La sauvagerie au 17e siècle, dans le français du Canada, c’est ce qui était au de-là de la lisière de la forêt. La vallée du Saint-Laurent était la colonie française du Canada. Il y avait la forêt, après les petits villages et les cultures. Ceux qui habitaient la forêt étaient des sauvages. Ce n’était pas dépréciatif, alors. C’était des sylvains, des habitants de la grande forêt. Le terme a dérivé, aujourd’hui ».

Il a donc choisi « La Grande Sauvagerie ». « J’ai mis des grandes majuscules partout, histoire de bien montrer un nom propre, presque un concept », il rit.

« Homme des bois »

« A part les Français du Canada qui ont été confrontés à ces grands espaces, la France est un jardin. Elle est extrêmement habitée et modelée. Il n’y a plus de forêts primaires. Tout a été travaillé par la présence humaine ». Les anthropologues Mathilde Lamote et Rémi Berdou le confirmeront, deux jours plus tard, qui liront le paysage ossalois sur la Promenade Horizontale aux Eaux-Bonnes.

« Aux Etats-Unis, en Amérique du Nord, il reste encore des espaces non transformés par l’homme », livre Alexis Jenni. Il y en a de moins en moins, quand même : c’est ce que raconte Pierre Madelin dans ses Carnets d’estive, qui s’indigne « de la disneylandisation des paysages ».

Jenni s’occupe du Prix du Roman de l’Écologie. « Nous sélectionnons chaque année six livres ». Les romans canadiens constituent l’essentiel de la sélection. « Il y a chez les Canadiens un rapport à la nature différent du nôtre. Ils ont un rapport américain à la nature, tout en ayant un rapport français à la littérature ».

Une question, dans la salle. « Qu'aurait dit Muir de ces grands spots de nature qui sont saturés ? » L'écrivain de répondre. « Yosemite bondé ? Pas grave pour Muir, il aurait trouvé un autre endroit, plus loin. Il n’avait pas une pensée sociale efficace, à la différence de Thoreau, par exemple. Il pensait à son rapport direct à la nature ».

Jenni révèle que Muir était mû par un rapport direct à la nature et à Dieu. « Le rapport à l’intime et au social, ça faisait deux, chez lui » répond-il à Scott Slovic, l’auteur américain qui venait de faire remarquer : « Muir est une inspiration, pour nous, aux Etats-Unis. Mais nous avons une réserve. Il renforce le stéréotype des écrivains hommes, solitaires et aventuriers. Il n’a jamais écrit sur sa famille et sur la ferme qu’il a possédée à la fin de sa vie ».

Muir était un « homme des bois jusqu’à ses 40 ans, quand il s’est marié », dit Alexis Jenni

La rencontre touche à sa fin. Quelques pas se hasardent dehors. Le soleil cogne encore fort sur les crânes, en cette fin d'après-midi. Il ferait bon être homme des bois, là, tout de suite, pour se réfugier comme Muir sous la fraîcheur protectrice des arbres.

Textes et photos : Q.G
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